Chapitre 70 : Vous êtes aussi écrivain ?

À peine eut-il prononcé ces mots qu’Anxi les regretta.

Facile, cela ne l’était que pour Yang Buchen. Lui, il n’avait pas le talent de faire jaillir une lumière éclatante à volonté.

«La personne que je cherche se trouve peut-être quelque part sur ce continent. Je n’ai pas le temps de gaspiller trop d’énergie ici.»

{Mais…}

{Grand frère Chenchen, il nous faut encore deux jours pour arriver. En attendant, tu pourrais peut-être aider encore un peu les villageois, dis ? J’ai tellement de peine pour eux.}

Anxi sentit la chair de poule le gagner en regardant la femme à la poupe.

Cette dernière s’étirait avec langueur, affichant un air de fatigue.

Yang Zicang, sous sa couette, hésita. Puis il dit : «Nous n’allons pas rester ici éternellement à chasser pour eux des vagues successives de pillards. Mais… bon, d’accord. Tout à l’heure, j’ai proposé de créer un petit journal, en espérant donner du courage aux gens piégés ici. Voilà, c’est tout pour l’instant.»

Les deux, qui s’étaient résignés à ce que leur chef n’insuffle plus de lumières éclatantes en ce lieu, oscillaient entre espoir et déception. Mais en entendant ces mots, « créer un petit journal », ils restèrent bouche bée comme des idiots.

Un long moment après, quand la liaison mentale fut coupée, ils dirent à l’unisson : «C’est bien le chef.»

Cela dit, Anxi lança un regard méprisant à Yao Xiaoqin, qui rajusta son col bien serré, releva le menton et lui rendit un regard tout aussi crâne.

……

Le lendemain, les soldats de la flotte du Duché de Télanassie vinrent faire une rafle au village.

Beaucoup de familles aisées se virent dépouillées de leur or et de leurs bijoux. Heureusement, ils ne touchèrent guère aux vivres.

À midi, la première édition du journal était prête.

Yang Zicang la parcourut. Outre des blagues vaseuses qu’il ne comprenait pas et des critiques de certains comportements déplacés des jours précédents, on y trouvait aussi un appel à aider ceux qui manquaient de vêtements et de nourriture.

«On va l’installer sur la place cet après-midi.» dit quelqu’un.

«Impossible,» rétorqua aussitôt un autre, en souliers de toile bleue. «Attendons au moins demain. Vous n’avez pas vu que les troupes avancent encore dans la montagne ?»

Sous le ciel d’azur, de longues files humaines serpentaient au loin vers la montagne. Yang Zicang secoua la tête et reprit ses conversations pour enrichir son vocabulaire.

Il fallait bien le dire, la rune magique enseignée par Hua Mi était formidablement efficace. Dommage que seuls ceux ayant une force psychique de troisième cercle ou plus pussent vraiment commencer à l’exploiter.

Les journaux avaient disparu du paysage, et les livres étaient des objets encore plus rares.

Quand, le troisième jour, à midi, la planche-journal fut installée sur la place, elle attira immédiatement une foule de badauds.

Même des documents insipides comme le « Règlement fiscal des pêcheurs », que personne n’eût regardés en temps normal, attiraient des gens convenables du bourg, qui les commentaient. Alors, ce tableau d’affichage créé exprès pour distraire les gens…

Son apparition tombait à un moment incroyable.

«Oser installer un panneau d’affichage en ce moment. Qui aurait cru ça.»

À la périphérie de la foule bruyante, deux hommes au chapeau de paille, le cou tendu, regardaient le contenu, stupéfaits.

«Mashuo, le mot après ‘initiative’, comment il se lit ?»

«On dirait qu’il est question d”aider’ les gens ‘qui n’ont pas de nourriture’…»

Le jeune homme un peu plus petit se tourna vers son compagnon aux oreilles pointues.

«C’est une initiative pour que tout le monde s’entraide, hé. Ça…»

«Purée, les gens d’ici ont ce genre de conscience ?»

«Ha ha ha ha !» Un éclat de rire fusa alentour. Les deux tendirent l’oreille.

Quelqu’un, dans la foule, lisait à haute voix pour les illettrés :

«Les soldats du détachement spécial de Faelheim se plaignent du retard de leur ravitaillement. Le commandant de leur garnison dans les Montagnes de la Violette Blanche ordonne une enquête. Réponse reçue deux jours plus tard : ‘Le convoi de ravitaillement s’est égaré. Il est actuellement en train d’indiquer la route au convoi de l’île aux Oreilles en Spirale, qui s’est également égaré…’»

«Qu’est-ce que ça veut dire ?» Les illettrés du bord ne comprenaient pas.

L’homme, plié de rire, dit : «…Chacun croyait escorter les prisonniers de l’autre, ha ha ha ha !»

«Ha ha ha, je comprends maintenant.»

«Trop drôle ! Qui a écrit ça ? Il y en a d’autres ?»

«Oui, mais… qu’est-ce que ça veut dire, ‘Journal des Héros Juvéniles’, en haut ? Jamais entendu parler.»

Tout en haut du tableau, on lisait en grosses lettres : « Journal des Héros Juvéniles », suivi en dessous de : 17 mars 428 — No 001.

Cela ressemblait à une publication périodique.

Les rires attiraient encore plus de monde de loin.

«Qu’est-ce que ces gamins ont encore fabriqué de beau ? J’ai déjà hâte d’entendre une blague sur la marine du ‘Duché de Télanassie’.»

Les gens alentour le regardèrent avec un air lourd de sous-entendus.

Ils redoutaient qu’un espion de Télanassie ne se dissimulât parmi les badauds, pour recueillir des informations sur les personnes fortunées. Après tout, l’argent et les bijoux raflés la veille n’avaient même pas suffi à satisfaire leurs chefs d’escouade.

……

Les deux hommes se retirèrent de la foule. Le petit, en veste de coton noir, les mains dans les manches, dit : «C’est une occasion ! Yinbo.»

«T’as raison. On peut faire pareil. Peut-être qu’on pourrait décrocher une ‘lumière éclatante’ !»

«Oui, oui. Laisser une chose pareille aux natifs, c’est du gâchis.»

Les deux hommes murmurèrent, puis regardèrent autour d’eux.

«Mais, Mashuo. Si on fait notre propre journal, il va falloir trouver un moyen de torpiller le leur.»

«Hé hé, rien de plus simple.» L’homme appelé Mashuo plissa ses petits yeux. «Il n’y a pas que des blagues, là-dessus.»

«Qu’est-ce que tu veux dire ?»

«Il y a aussi une critique de ceux qui dansaient et se battaient l’autre soir, non ?»

-[Le Distributeur Février·Lan Yue observe le prélude éclatant que je suis en train de porter._]

«Wow, t’as entendu, mon pote ? Le patron nous regarde enfin. Cette affaire est bonne ! On va voir ce qu’on va voir.»

Les deux hommes furent regonflés à bloc.

Vers cinq ou six heures du soir.

Yang Zicang venait de rentrer, deux minutes après avoir porté le dîner à Long Mingjie, quand il entendit quelqu’un accourir, affolé.

«C’est terrible, ils ont brisé notre panneau !» Les deux jeunes aux cheveux couleur café annoncèrent la nouvelle, paniqués.

«Brisé !»

À ce mot, les occupants se ruèrent dehors. «Qui a fait ça !»

«Qui veux-tu que ce soit ? Ceux qui se sont battus avant-hier. Ils disent qu’on les calomnie.»

«Malheur !» Une fille à la veste fleurie arriva en courant, hors d’haleine. «Ba-bagarre, Alexis s’est battu avec eux, ils ont pris des briques.»

«Ces salauds. On y va !»

Les jeunes de la Commune des Héros Juvéniles, pleins une sainte fureur, s’emparèrent de balais, de rames et de tout ce qui leur tombait sous la main pour charger.

«Attendez.» Yang Zicang apparut dans la cour.

«Quoi, camarade Yang, tu ne vas pas nous en dissuader quand même ?»

Yang Zicang s’avança et leur tendit du papier et un crayon. «Prenez note. C’est une bataille pour la vérité.»

«Hein ?»

Tous ceux qui brandissaient qui un bâton, qui une rame, en eurent la mâchoire décrochée.

«C’est si grave que ça ?»

«C’est exactement aussi grave que ça.»

Yang Zicang prit un ton solennel. «Quel est le but de notre journal ? Quel est notre vœu ? Apporter un peu de réconfort à ceux que la guerre plonge dans l’inquiétude et l’instabilité.»

Il fourra le papier et le crayon dans les mains de Milena, la plus menue mais la plus jolie.

«Je suggère que nous consignions tout ce qui va se passer aujourd’hui. Ce sera le contenu principal de notre prochain numéro. La une, le scoop !»

L’assistance fut saisie de respect.

«Nous allons condamner la destruction de notre journal d’aujourd’hui !»

Dans l’effervescence générale, la main de Milena trembla légèrement. Elle hocha la tête avec force. «J’ai compris.»

Toute la bande, passée de la colère à l’excitation, sortit en criant et se dirigea vers le lieu de la bagarre.

-[La Distributrice Di’an observe mes faits et gestes._]

-[Di’an est perplexe._]

……

Bai Yuan, sous le pseudonyme de Bai Zilong, débarqua sur une île de l’Archipel de la Clarté Pure.

L’air y était embaumé de fleurs. Le bord des routes était couvert de fleurs de toutes sortes.

Cette île produisait un thé de fleurs réputé. Jadis réservé à la famille impériale, il était désormais accessible aux gens du peuple — à condition d’y mettre le prix.

«Ah là là, quel beau paysage. Dommage qu’il fasse trop sombre pour bien en profiter.»

Après s’être étiré, Bai Yuan fut conduit par une jeune fille à une auberge.

«Je voudrais soumettre un article à un magazine d’ici. Auriez-vous des revues ou des journaux à me faire lire ?»

«Vous êtes aussi écrivain ?»

«Pour ne rien vous cacher, j’arrive tout droit de la mer de brume. Je suis un grand prophète !»

«Quoi ! Vous, vous n’êtes pas venu du continent pour faire du tourisme, alors ?»

L’aubergiste et la jeune fille regardèrent les oreilles de Bai Yuan. Ils remarquèrent alors que sous son chapeau, les oreilles dissimulées dans sa chevelure n’étaient pas pointues, effectivement.

«Vous… bon, monsieur le Brumeux, euh…»

«Ne me dites surtout pas que vous ne faites pas affaire avec les Brumeux,» dit Bai Yuan en posant les coudes sur le comptoir, tout sourires. «J’ai déjà eu une journée bien fatigante. Ne m’obligez pas, à cette heure tardive, à m’exciter encore.»

Les deux frémirent.

L’aubergiste ne put s’empêcher d’imaginer la scène : le lendemain matin, ouvrir la porte d’une chambre inoccupée et y découvrir un homme endormi.

«Bon, je vous enregistre tout de suite.» Il prit le laissez-passer du Brumeux pour remplir les formalités. «Et je vous apporte tout de suite les magazines et journaux demandés. Ah, au fait, avez-vous déjà écrit ce que vous comptez soumettre ? Sinon, je peux aussi vous fournir du papier et de quoi écrire.»

«C’est très aimable à vous. Vraiment, je ne sais même plus quoi faire.»

L’aubergiste ne savait s’il devait rire ou pleurer. Il dit, d’un ton mal assuré : «Alors… j’ai une pièce à l’arrière dont le mur est abîmé. Vous sauriez repeindre, ou poser du papier peint ?»

«Désolé, pour ce genre de corvée, il faut un ouvrier qualifié.»

Bai Yuan posa une pièce d’argent sur le comptoir. «Le dîner me sera apporté par mademoiselle.»

Dans sa chambre, une fois reçus le dîner et le matériel d’écriture, Bai Yuan s’assit à la petite table et se mit à écrire avec application.

— Chers amis, si vous ne croyez pas aux miracles en ce monde, je vais vous en montrer un.

— Moi, Bai Zilong, Brumeux investi de la « Prospexie Hyper-Future », je fais aujourd’hui une grande prophétie pour ce monde qui glisse vers l’abîme.

— Sous peu, sur la côte sud-est du Grand-Duché de Hohenstein, un homme mènera hors des griffes du malheur les dizaines de milliers de villageois de quatre villages encerclés au pied des Montagnes de la Violette Blanche. Il se rendra à la Ville de la Violette Blanche, et dès lors, il infléchira le cours du monde. L’avenir sombre que la prophétie annonçait sera peut-être renversé par cet homme ! Portons ensemble nos vœux pour lui ! Si cette prophétie se réalise, vous saurez qui est cet homme.

Cela écrit, il regarda l’adresse de contact figurant en couverture de la « Revue de la Vérité des Brumeux », à côté de lui.

Comment

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *