Côté gauche du hall solennel.
La file des inscrits avançait petit à petit.
«Quelle est votre demande ?» demanda la dame derrière le bureau, qui écrivait à toute vitesse. «Vous aussi, vous comptez partir en groupe ?»
«Euh, non. Je suis le directeur de la ‘Maison de Couture Ligne d’Alerte’. Nous voulons lancer une campagne publicitaire et souhaiterions que monsieur le héros nous serve de mannequin. Je lui offrirai cinq cents pièces d’argent comme rémunération.»
«Bien. C’est noté. Signez ici votre nom. Suivant.»
Ceux de devant exposaient leur affaire dans le champ de force d’empreinte vocale ; ceux de derrière discutaient dans la file.
«Je voudrais demander au héros de m’aider à négocier avec les marchands de l’Archipel de la Pureté Limpide.» dit un commerçant d’un air mystérieux. «J’ai lu dans un magazine que monsieur le héros aurait aussi fait des choses extraordinaires sur l’Île de la Clarté Pure. Là-bas aussi, on connaît ce personnage !»
«Waouh ? Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? On n’est même pas au courant.»
Un vieux monsieur, typiquement hercénien, demanda au commerçant derrière lui : «Quel journal avez-vous lu ?»
«C’est un magazine international de luxe, réservé aux membres.»
Dans la file, Lina, qui avait tout entendu, était partagée entre espoir et crainte.
À l’origine, elle était très confiante à l’idée d’embaucher le héros pour escorter le déménagement de sa famille. Car pour ce voyage à travers le continent, son père était prêt à offrir une somme très élevée.
Mais voilà que maintenant, elle n’était plus très sûre.
L’homme entre deux âges arriva et se tint aux côtés de sa fille.
«Ce n’est pas grave, Lina. Je viens de me renseigner : à la location des Brumeux de la Ville de la Voile d’Hydrogène, il y a encore quelques excellents Brumeux qui ne sont pas partis. Pour notre voyage, nous pourrons engager un garde du corps brumeux doté de capacités prodigieuses.»
«Mais…» Lina resta en suspens, la petite bouche en moue, sans pouvoir finir son «mais».
Ebissel lui caressa les fins cheveux bouclés et bruns, lui faisant signe de ne pas faire de caprice.
Une dizaine de minutes plus tard, le champ d’insonorisation devant eux se dissipa. La longue file arrivait enfin à eux.
«Puis-je vous demander quelle est votre requête ?» La dame derrière le bureau leva la tête.
Ebissel regarda à gauche et à droite le champ silencieux : «Nous sommes une famille d’honneur. De ces ‘familles d’honneur’-là.»
À ces mots, l’autre homme derrière le bureau marqua un temps de surprise.
«Une Famille d’Honneur à Mérite Transmissible ?» L’autre acquiesça. Il poursuivit : «Vous comptez partir ?»
«Oui. J’ai… entendu certaines nouvelles.» Le visage clair de Lina leva les yeux vers celui de son père, un peu lourd. L’homme resta pensif un instant :
«J’ai entendu dire que les deux ‘Familles d’Honneur à Mérite Transmissible’ avec lesquelles notre famille était liée depuis toujours n’existent plus. À part celle qui est tombée en ruine, l’autre famille, semble-t-il, a subi un pillage ciblé. Alors je… je voudrais trouver quelqu’un de très fiable pour nous protéger pendant le départ.»
À le voir ainsi, ceux qui étaient derrière le bureau gardèrent un instant le silence : «C’est effectivement un peu difficile. Ces derniers temps, nous sommes déjà à court de personnel.»
«Mais le héros n’est-il pas encore là ?» Lina ne put retenir sa langue.
La dame, en voyant l’air de Lina, afficha un sourire épanoui :
«Le héros a certes accompli des choses qui ont fait sensation. Mais d’après l’évaluation de notre location, il n’a pas encore atteint le niveau requis pour connaître ces renseignements. Si vous souhaitez solliciter son aide, notre location ne pourra vous fournir que peu d’évaluations précises quant au danger.»
Puis, comme pour donner un tuyau, cette dame demanda :
«Au fait, votre ‘escorteur attitré’, vous n’arrivez déjà plus à le contacter ?»
En entendant ces mots — «escorteur attitré» — Ebissel eut l’impression qu’un éclair lui traversait le crâne. Il resta figé quelques secondes. Pourquoi ce terme lui était-il si familier… sans qu’il pût se souvenir où il l’avait entendu…
Brusquement, cela lui revint. C’était quand il était tout petit. Il l’avait entendu dans une conversation entre ses aînés et des invités appartenant eux aussi à des «Familles d’Honneur à Mérite Transmissible».
«Je… j’ignore qui est notre escorteur attitré. Ma famille ne m’en a jamais parlé.» Ebissel, un peu agité, reprit : «Mais j’ai entendu un ami de mon grand-père dire que leur escorteur attitré avait perdu le contact. À l’époque… mon grand-père et mon père aussi n’avaient pas l’air d’avoir très bon moral…»
Les deux personnes derrière le bureau échangèrent un regard.
«Nous avons compris. Pour ce qui est de votre problème d’escorte, nous le signalerons en priorité à monsieur le ‘Brumeux d’Honneur’. Quant à savoir s’il acceptera ou non de vous aider, c’est une autre affaire.»
Ebissel, plutôt rassuré, s’empressa de dire : «Nous comprenons. Cela ne doit absolument pas s’ébruiter. S’il est trop occupé, il peut juste nous accompagner jusqu’à la Ville de la Voile d’Hydrogène. Une fois dans le train, ce sera beaucoup plus sûr. Ou alors, il nous suffirait d’un laissez-passer pour la frontière.»
Lina, mécontente, faisait la moue en se balançant légèrement de gauche à droite.
Derrière le bureau, l’homme avait déjà sorti une feuille de papier spéciale pour écrire.
«Avant cela, nous devons procéder à quelques vérifications.»
«Oui.» répondit Ebissel, tendu. Il savait que les véritables questions commençaient maintenant.
La plume crissait.
«Votre famille possède-t-elle une langue qui lui est propre ?»
«Oui.»
«S’agit-il d’une variante de la langue commune ou d’une autre langue répandue ?»
Ebissel sentit son cœur s’accélérer.
«Non. C’est une langue que notre famille a créée elle-même et qui ne circule qu’à l’intérieur de la famille.»
«Et l’écriture ? Existe-t-il une écriture correspondant à cette langue familiale ?»
Ebissel déglutit avec peine. D’aussi loin qu’il se souvînt, c’était la première fois qu’un étranger posait de lui-même des questions à ce sujet. Il songea à son enfance : en plus de la langue de l’Ère de la Vague de Bois et de la langue des Brumeux, il avait dû apprendre ces caractères en pattes de mouche, ces traits sans queue ni tête dont on ne discernait aucune logique.
Alors qu’on ne les voyait nulle part, et qu’on n’avait même pas le droit de les emporter dans son cartable à l’école.
L’employé de la location leva la tête vers l’homme.
Ebissel s’empressa d’ajouter : «Il y en a une aussi ! C’est également nous qui l’avons élaborée. En tout, nous avons créé plus de deux mille quatre cents caractères.»
«Très bien. Un effort impressionnant et admirable.»
La femme regarda son collègue noter rapidement ces informations, puis releva la tête :
«À côté de vous, c’est mademoiselle Lina, n’est-ce pas ? Votre fille maîtrise-t-elle la langue et l’écriture de votre famille ?»
«Elle a plutôt bien appris. Pour l’écriture, elle n’a plus de problème.»
La plume glissait sur le papier, rapide comme un serpent agile.
«Connaît-elle aussi parfaitement le contenu du coffret secret ?»
Ebissel sentit son cœur se serrer.
Il eut l’impression que le monde entier se contractait. Son cœur battait si fort qu’il avait l’impression que tous ses capillaires se dilataient, remplis d’une chaleur qui cherchait à s’échapper.
Il avait très envie de refuser de répondre à cette question, mais…
«Je le connais !» lança soudain Lina. Aussitôt, elle sentit sa main serrée à lui faire mal.
«Ne vous inquiétez pas. Vous pouvez avoir une confiance absolue dans le personnel de la location.» dit l’employé masculin. «Si nous divulguions ce secret, notre vie s’arrêterait immédiatement. Et puis… nous sommes tout bonnement incapables de prononcer ces contenus que nous nous sommes engagés à garder secrets.»
«Oui. Oui, oui. J’étais juste un peu tendu. Je ne doute pas de vous.» Ebissel essuya sa sueur froide.
«Veuillez signer, je vous prie.» L’homme fit pivoter le papier et tendit une plume, désignant l’espace vide en bas : «Ici. Ensuite, attendez la notification. Nous vous fournirons dans la journée les formalités de passage nécessaires pour les différents pays.»
…
He Yishu avait rempli les formulaires de demande de sortie du territoire. La location des Brumeux disposait de gens qui s’occupaient de ces démarches par procuration — elles étaient envoyées chaque jour aux services concernés.
Quant au résultat, ce n’était pas la location qui pouvait le contrôler.
Mais en règle générale, un refus, c’était encore donner du grain à moudre aux Brumeux. C’est pourquoi, la plupart du temps, même si les services concernés ne pouvaient pas les sentir, ils n’allaient pas chercher exprès des noises aux Brumeux.
Ils se contentaient de tamponner en se pinçant le nez et de renvoyer la demande. L’affaire était réglée, purement administrative.
Anxi arriva avec les dossiers de recrutement pour Carl et l’autre. Ces papiers, c’était encore mademoiselle Philrui qui avait aidé à les confectionner et à les imprimer. L’encre y était abondante : rien qu’à les frotter du doigt, on se retrouvait la main pleine de traînées noir pâle. Elle apportait aussi quelques jeux de vêtements.
«Qu’est-ce que c’est ? Des vestes de rechange pour nous ?»
Anxi jeta un coup d’œil à la fine veste de cuir que Yang Zicang portait encore.
«C’est l’uniforme de travail. Quelle saison on est ! Enlève-moi vite cette peau que tu as sur le dos.»
Carl, à côté, détourna le visage.
Tout en remplissant son dossier de recrutement, Anxi trouva soudain quelque chose d’anormal : «D’où sortent ces vêtements ?»
«Hum… Je les ai empruntés hier soir à un compatriote. Je l’ai déjà payé.»
«Tu les as volés, oui !»
«Ce que tu peux être méchant. J’ai l’air d’être ce genre de personne ?» Yang Zicang déplia l’une des «tenues de travail» apportées par Anxi. «Plutôt branché. Qui a dessiné ça ?»
«Qui veux-tu que ce soit ? Notre employé numéro un, monsieur Hester, évidemment.»
«Hester !» Carl, stupéfait, leva les yeux. Un peu incrédule, il dit : «Ce serait donc lui, notre patron ? Ah, j’y suis : c’est lui le représentant légal !»
«Hum hum…» fit Anxi, un peu gêné : «Le représentant légal, c’est moi.»
«Vos complots me dépassent. Je ferais mieux de la fermer.» Carl prit la plume et commença à écrire.
Schmid entra dans la pièce avec un petit sac de pièces d’argent. Impossible d’emporter plus de six cent mille pièces d’argent en une fois : elles étaient stockées dans le dépôt d’argent de la location.
Outre ce sac qui détendit sensiblement Yang Zicang, il y avait une épaisse liasse de «demandes d’assistance aux affaires régionales».
«Il ne vous manque plus qu’une assistance aux affaires régionales pour obtenir le ‘Cristal de Quiétude’. Vous voulez en choisir une là-dedans ?»
«Pourvu que ce ne soit pas toutes des escortes.»
«Il y en a soixante pour cent. Mais il y a aussi autre chose. J’en vois quelques-unes à la fois faciles et rapides. Par exemple, cette invitation à un dîner de gala de la vieille noblesse. Une rémunération pour rien.» Schmid lui fourra la liasse de formulaires dans la main. «Et puis celle-ci : aider à trouver un nom de Brumeux pour son fils. Et celle-là : la Maison de Ventes aux Enchères de la Mer de Baijin voudrait acquérir pour sa collection permanente votre costume trois pièces de héros.»
«Qu’est-ce que c’est que tout ça.»
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