Chapitre 143 : Feu de joie au bord de la route

«Monsieur le Brumeux, vous, vous allez bien ?» demanda Sone, effaré.

«Ça va,» répondit Yang Zicang avec calme. «Nous avons un règlement : on ne peut pas attaquer des gens ordinaires sans raison. Par précaution, j’ai donc encaissé cette balle. Comme ça, ma riposte est légitime.»

«Ah !» De la calèche, s’éleva le cri affolé de Lina : «Grand frère le héros est blessé ?»

Yang Zicang ouvrit la portière : «Passez-moi votre fusil.»

Lina voulut tout de suite regarder la blessure de l’homme devant elle, mais Ebissel la retint aussitôt : «Ne cherchons pas plus d’ennuis. Partons, tout simplement.»

Yang Zicang secoua la tête : «Trop tard.»

Ebissel allait demander pourquoi quand, de la forêt de montagne, leur parvinrent quelques hurlements, ainsi que les cris de deux femmes. Ceux qui s’étaient enfuis dans les bois se mirent à pousser des clameurs encore plus fortes.

«Fichu ! Fichu !»

«Quel est le poissard qui a dit que cette route était pleine de fuyards !»

«Comment ça se fait qu’il y ait encore des types comme ça, maintenant !»

Le visage aux traits épais et huileux d’Ebissel se tordit d’effroi : «Que se passe-t-il ?»

«Rien. Mon autre ami a déjà réglé le compte du reste de leur bande.» Tout en parlant, Yang Zicang avait déjà arraché le fusil. «Ils ont tué des gens qui passaient. Nous aussi, nous éliminons définitivement un fléau pour le peuple.»

Comprenant ce qui allait arriver, Ebissel plaqua aussitôt la main sur les yeux de sa fille, qui tendait le cou avec curiosité.

— [Le Distributeur Loki·Tataminqi attend avec impatience le nouveau nœud du Prélude de la Splendeur que je suis en train d’engendrer.]

Pan ! Pan !

Dans la forêt silencieuse, les coups de feu firent de nouveau s’envoler des nuées d’oiseaux.

Yang Zicang n’utilisa aucun pouvoir. Avec sa seule expérience — guère prodigieuse — du tir à l’arc, il tira deux coups. Un homme qui fuyait dans les bois fut touché dans le dos et s’écroula en hurlant.

«Impressionnant. Un tireur d’élite.» Le majordome Sone et le cocher de la voiture de derrière ne tarirent pas d’éloges.

— [Le Distributeur Valkyrie maintient le prix de pré-achat de mon Prélude de la Splendeur actuel à 105 %.]

Yang Zicang secoua la tête. À l’origine, il visait son pied.

Il épaula de nouveau, visa. Il n’avait pas encore pressé la détente que, dans les bois, plusieurs coups de feu retentirent. Deux impacts de balle apparurent instantanément à côté de la roue de la calèche. Les chevaux hennirent de frayeur.

Cette fois, le vieux majordome et le cocher ne s’embarrassèrent plus des ordres du maître. Ils décrochèrent chacun leur fusil long de la calèche et se baissèrent, abrités par le véhicule, pour viser au loin.

Pan ! Pan !

Pan ! Pan ! Pan !

Les balles se croisaient dans l’air, tandis que résonnaient, au loin, les détonations grêles et espacées.

— [Le Distributeur Février·Di’an souhaite pré-acheter le Prélude de la Splendeur que je suis en train d’engendrer.]

— [Le Distributeur Di’an se demande s’il pourra acheter un récit d’événement portant sur « faire face à des brigands et à une fusillade ».]

Pan ! Yang Zicang, qui avait encore tiré dans le vide, actionna la culasse. Mais après deux essais, rien n’y fit.

Le fusil s’était enrayé.

Il secoua la tête, rejeta l’arme à Ebissel qui restait un peu hébété, et cria en direction des bois : «Le reste, c’est pour toi !»

Dans la forêt, la bande des brigands, qui avait déjà perdu trois hommes, se mit à jurer. Puis on entendit un hurlement à fendre l’âme. Suivi aussitôt de bruits de pas qui détalaient à toute vitesse entre les arbres.

Voyant les quatre survivants, en moins de deux minutes, en perdre encore deux, le cocher et le majordome remontèrent dans la calèche.

À ce moment-là, Lina s’était déjà à moitié penchée par la fenêtre pour regarder. Elle n’avait pas la moindre crainte d’être blessée aux côtés du «héros».

«C’est fort, ça. C’est un ami de monsieur le héros, ou un employé ?» Elle rentra le corps, tourna vers lui son visage tout rouge, et demanda : «Ou alors, c’est juste quelqu’un qui voyage avec vous ?»

«C’est mon ami. Et aussi enquêteur dans mon agence.»

«Waouh ! Trop fort. Vous vous entraînez souvent au tir ensemble, aussi ?»

Ebissel secoua la tête en soupirant.

Yang Zicang aussi rit, les mains sur les hanches. Devant cette jeune fille qui, sous ses airs un peu mignons, non seulement n’avait pas peur des coups de feu mais en était même un brin excitée, il dit, un peu désemparé : «Avant ça, j’utilisais surtout un arc.»

À part un pistolet qui parlait, songea Yang Zicang.

Peu après, He Yishu descendit de la montagne, accompagné des deux femmes en pleurs.

Tout le monde, y compris Lina, le regarda descendre avec des expressions mêlées d’admiration et de complexité. Des gens ordinaires face à un Brumeux — fût-ce une équipe armée de fusils —, c’était un troupeau de moutons face à un chacal : il n’y avait guère de résistance possible.

Heureusement, cette bande de sauterelles en transit n’était pas de celles qui dévastaient tout. On avait de la chance que la plupart de ces gens qui fuyaient leur pays respectassent encore un certain code de conduite. Comme s’ils respectaient tous, en commun, une sorte de programme contraignant de morale et de pensée.

«Tout est réglé. Ce truc-là est en train de… ce truc-là.» He Yishu jeta deux ballots dans la calèche. «Dans la forêt, il y a encore une partie des autres biens. Assez précieux aussi. Qui vient avec moi ?»

«Non, non !» Sone dit nerveusement : «Partons vite. Il y a déjà presque dix morts. S’il apparaît un démon, ce ne serait pas bon.»

Comme pour répondre à ses paroles, un vent froid et humide se leva dans la forêt de montagne. Le cocher aussi se recroquevilla de frayeur.

He Yishu sourit : «C’est pas si grave. Sur un champ de bataille, il peut bien y avoir des dizaines ou des centaines de morts à tout moment.»

«Le champ de bataille, ce n’est pas pareil. Là-bas, il y a tellement de soldats, l’énergie yang est puissante. Rien à voir avec nous, quelques personnes.»

«Meuh~» Un meuglement s’éleva dans les bois.

Yang Zicang sourit : «On dirait qu’il faut vraiment y retourner. Rassurez-vous, avec nous ici, pas de problème. Mmm. Au fait, un de mes amis de la Secte du Feu Tellurique disait, je crois : quand on a tué beaucoup, on allume un feu pour eux, pour les accompagner dans leur voyage, non ?»

«Les accompagner dans leur voyage ?»

«Ah oui, oui !» s’écria soudain le cocher. «C’est vrai, c’est vrai ! Faut qu’on allume un feu de joie ici. Comme ça, il n’y aura plus de souci. Héros Brumeux, avec ça, je peux bien vous accompagner dans les bois pour prendre ce qui reste.»

Un grand feu de joie se mit à brûler au bord de la route.

Derrière eux, arriva un convoi de calèches et de marcheurs, ainsi qu’une vieille guimbarde pétaradante en «teuf-teuf» — on ne savait de combien de mains elle était passée. Le convoi était escorté de deux soldats.

Tout ce monde, en découvrant l’ampleur du feu de joie à l’avant, plus, au bord de la route, quelques cadavres étendus et un brigand pas encore tout à fait mort, commença par se méfier. Mais en apercevant la silhouette de Yang Zicang, ils furent aussitôt transportés de joie.

«Ah ! C’est donc le héros qui a réglé le compte des bandits !»

«On avait entendu dire qu’il y avait peut-être des brigands par ici. C’est pour ça qu’on voyageait en groupe. On n’imaginait pas que monsieur le héros les aurait déjà livrés à la justice si rapidement !»

«Nous aussi, on n’a fait que riposter.» Yang Zicang désigna son bras touché par la balle.

Le cocher descendit de la montagne en tenant cinq bœufs, chargés de biens. Sous les yeux de tous, il n’osa pas mettre ces choses de côté.

«Ça ne va pas causer d’ennuis ?» Le cocher, pris d’un mauvais pressentiment, demanda à Sone avec regret. Le vieux majordome secoua la tête.

Après s’être informés de la situation, les deux soldats du grand convoi s’avancèrent et rouèrent de coups l’homme en fausse tenue militaire. Ils lui arrachèrent son uniforme et, sans même se soucier de l’impact de balle dans son dos, l’enchaînèrent séance tenante.

«Monsieur le Brumeux ! Et vous, monsieur le noble ! Ça ne vous dérange pas si on se charge, à votre place, d’aller consigner cela au Bureau de la Sûreté — ce type, et ces gars-là ?» Ils désignèrent les cadavres étendus par terre.

Ebissel, qui craignait justement que de graves ennuis ne retardent leur voyage, eut les yeux qui s’illuminèrent. Il sauta prestement de voiture, arracha des mains du cocher les longes à peine réchauffées, et les fourra avec le reste entre les mains des soldats.

«Alors, on vous les confie. Ainsi que ces choses. Et puis,» Ebissel se tourna vers les femmes, qui, assises près de la calèche, grelottaient encore sous leurs vêtements de fortune. «Mesdames ! Partez avec les messieurs de ce convoi. Eux, ils vont s’occuper de ce qui s’est passé ici.»

Les gens alentour — et même quelques enfants à moitié grands — se mirent, comme par jeu, à jeter au feu le bois qu’ils ramassaient.

Yang Zicang contemplait ce feu de joie.

«Nous, on y va d’abord ! Monsieur le héros, et vous tous, vous devriez partir tôt aussi.»

«Attention aux démons.» cria un petit garçon de la vieille guimbarde, en faisant au revoir au «héros».

Quelqu’un dans la voiture dit : «Avec tout ce monde qui passe, même s’il devait y en avoir, ce serait sans danger.»

Le garçon d’une dizaine d’années, sourd aux paroles de l’homme, agita la main en criant : «Allez, courage, héros ! On t’aime tous ! T’es un bon Brumeux !»

«Au revoir, monsieur le héros.»

«On espère que vous mettrez toujours plus en pratique ce qui vous tient à cœur.»

«Prenez soin de vous.»

Yang Zicang regarda, un peu ému, ce convoi qui s’en allait vers l’autre versant de la forêt. Ils devaient tourner au prochain croisement. He Yishu, debout à ses côtés, soupira d’aise : «Voir que les gens t’accordent de la reconnaissance, moi aussi, j’ai l’impression d’en tirer un peu d’honneur.»

Tout le monde était de bonne humeur — sauf le cocher.

Yang Zicang promena son regard, puis alla, en souriant, ouvrir les deux ballots jetés dans la calèche pour y jeter un coup d’œil. Il y avait là des bijoux en or et en argent, ainsi qu’une partie de pièces de monnaie. Distraitement, il en sortit deux pour les donner au cocher. Puis, comme il s’apprêtait à refaire les paquets, il fronça les sourcils et suspendit son geste.

Dans l’un des paquets, un petit lapin rouge, la partie inférieure taillée dans du corail, la partie supérieure façonnée d’or, dormait calmement. Il dégageait un art à la fois admirable et poignant. Malgré lui, Yang Zicang le prit en main et le retourna : sur le dos, il avait aussi deux petits bras, serrant une horloge pareille à un tambour vertical.

C’était un réveil.

«Comme il est beau.» Le vieux majordome Sone s’était approché et s’émerveilla : «Un travail pareil, ça doit valoir une fortune. Dommage qu’il soit taché de sang — le sang de qui, on ne sait.»

Yang Zicang tourna la tête. Dans la calèche devant lui, la jeune fille passait la tête et esquissait un sourire, les lèvres pincées. Plus loin encore, le feu de joie d’un or rutilant crépitait. La lumière dessinait le contour de son corps doux et joli, comme si on l’avait enveloppée d’une gaze mordorée.

Il regarda de nouveau le réveil en or et corail dans ses mains. Presque sans y penser, il mit en œuvre la «Technique de l’Épée de Givre». Sous les exclamations de la jeune fille, sous le regard émerveillé de ceux qui l’entouraient, des flocons de neige voletèrent dans une danse glacée, se concentrant dans la main de Yang Zicang. Une fine couche de givre recouvrit rapidement la pendule.

Yang Zicang allait attraper un pan de son vêtement quand He Yishu lui tendit déjà un mouchoir blanc.

«Merci.» Yang Zicang fit quelques pas vers la calèche, passa près de la fenêtre.

Lina, curieuse, suivait du regard ses mouvements. Elle le vit prendre un bâton enflammé et le passer au-dessus du réveil. Le givre fondit aussitôt en eau. Il l’essuya, et une fois la chose immaculée, Yang Zicang se tourna vers la jeune fille qui le regardait.

Ses oreilles étaient pointues sans être aussi longues que celles des elfes des contes. Sa peau était blanche et fine, ses yeux purs et expressifs.

Dans la lumière du couchant, Yang Zicang tendit le réveil.

«C’est pour toi.»

Lina faillit bondir de joie. Ebissel, à ses côtés, aurait bien voulu refuser. Mais devant l’air de sa fille, il se contenta de grommeler deux fois pour la forme et laissa tomber.

De toute façon, maintenant, quoi qu’il dise, cette enfant n’en écouterait pas un traître mot.

«Merci, héros !» Lina, folle de joie, bondit hors de la fenêtre. La moitié de son corps s’enroula, les bras autour du cou de Yang Zicang. Il faillit reculer d’un pas malgré lui.

Puis il entendit un battement de cœur rapide comme un petit tambour.

Sentant près de son oreille ce souffle nerveux et ténu, et voyant les yeux de la jeune fille qui tremblaient, cherchant à s’ouvrir tout en se fermant obstinément, Yang Zicang comprit enfin que cette petite effrontée l’avait fait exprès.

«Lina !»

Cette fois, Ebissel était vraiment furieux.

Lina, rouge jusqu’aux oreilles, retira son corps tout souple qu’elle avait tendu au-dehors : «J’étais, j’étais trop contente, pardon.» Sur ce, elle referma elle-même le rideau.

Yang Zicang sentit sur ses épaules la fragrance légère qu’avait laissée la jeune fille.

«Hum. Allons-y.» He Yishu arriva en se dandinant : «La journée tire à sa fin.»

Des oiseaux passèrent dans le ciel. Yang Zicang les regarda filer vers le nord et acquiesça.

«Oui. Allons-y.»

«Hue !» Le cocher, qui avait touché un petit extra, lança joyeusement les chevaux.

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