Après deux heures d’attente, Yang Zicang acheva sans encombre les formalités d’enregistrement. Il épousseta les fines poussières accrochées à son ample veste de voyage sombre. Son regard balaya le petit panneau d’affichage à côté du haut comptoir en bois massif, où l’on pouvait lire : «Échange de Chronos contre monnaie d’argent locale». Il demanda : «Comment se calcule ce taux de change ? Ce n’est pas indiqué.»
«Avez-vous un emploi ?» répondit en souriant la jeune fille derrière le comptoir, au visage ordinaire mais agréable.
«Un emploi ?»
«Si vous avez un emploi, ou un titre quelconque, je peux calculer votre salaire annuel, ce qui vous permettrait de toucher votre rémunération par anticipation. Il se trouve que demain, c’est le premier avril : je peux calculer en même temps les pièces d’argent dont nous aurons besoin pour le mois prochain.»
«Ah… dans ce cas, ne pourrais-je pas échanger à l’infini ?» Yang Zicang haussa un sourcil.
«Non, monsieur Bu Chen, répondit Philrie en secouant la tête, le sourire aux lèvres. Du bout du doigt, elle tapota le certificat de Brumeux qu’il avait posé sur le comptoir. «Vous êtes arrivé avec quarante mille ans. Vous disposez donc d’un plafond d’échange général de quarante mille ans.»
Elle marqua une pause, et son sourire se teinta d’espièglerie.
«Ceci dit~ sur ce continent de l’Ère, on peut dire que vous pouvez échanger “à l’infini”. Quarante mille ans, c’est un chiffre colossal, mais ce monde ne durera pas si longtemps, et vous ne trouverez tout de même pas quarante mille emplois, n’est-ce pas ?»
Voyant que Yang Zicang paraissait encore perplexe, elle leva deux doigts.
«La deuxième limite, vous la comprenez ? Votre emploi, ainsi que la puissance de votre employeur, doivent correspondre aux possibilités de ce continent de l’Ère. Par exemple, un métier de tireur de pousse-pousse ne saurait exister pendant quarante mille ans. Votre employeur ne vous emploiera pas non plus éternellement. D’après nos règles, un même poste ne compte que pour un an de salaire maximum. Alors, je vous prie d’échanger avec prudence.»
«Si je trouve un emploi et que j’échange ici un an de salaire en Chronos, faudra-t-il ensuite que je travaille vraiment un an chez l’employeur ?» insista Yang Zicang.
«Bien sûr que oui, et dans ce cas, vous toucherez deux salaires !» Les yeux de Philrie se plissèrent en arc. «Mais vous pouvez aussi choisir de ne pas faire l’année complète : pourvu que vous travailliez sept jours pleins, vous pouvez venir échanger le salaire annuel. Alors, monsieur, je vous conseille de d’abord trouver un bon emploi avant d’échanger. À moins que vous n’ayez déjà un titre ?»
Yang Zicang réfléchit un instant, puis dit : «Je ne suis pas certain que ça compte, mais j’ai effectivement un titre.»
«Dites-moi, je peux évaluer votre salaire.»
«Je suis le chef d’un groupe de voyage de vingt-trois personnes, et en même temps le “Président de leur Comité de Gestion Unifiée des Séjours Hôteliers”.»
«Ah, cela compte effectivement comme un titre. Laissez-moi vérifier.»
Philrie reposa le certificat de Brumeux, se tourna vers le meuble de bois aux multiples cases derrière elle, et, suivant le catalogage, sortit quelques dossiers qu’elle feuilleta rapidement.
«Trouvé… en tant que chef d’un groupe de voyage, l’écart salarial est assez grand…»
Elle leva les yeux et réexamina le jeune homme en veste de voyage sombre, col roulé en dessous, qui se tenait de l’autre côté du comptoir.
«Les groupes de voyage dont le salaire se mesure à la journée ou au mois sont de bas niveau. Les plus grands groupes sont rémunérés au nombre de voyages et à la ligne. Vingt-trois personnes, ce n’est pas une petite échelle. Alors, est-ce un groupe de voyage fixe ? Quelle est votre ligne ?»
«Oui, nous avons des membres fixes. Quant à la ligne…» Yang Zicang réfléchit un instant. «Nous partons de la Mer de Brume, destination un mystérieux hôtel. Ensuite, nous devrions traverser le continent.»
Derrière le comptoir, les yeux de Philrie s’illuminèrent, pleins d’intérêt : «Un hôtel mystérieux ? Vous pouvez préciser ? Et puis, avez-vous déjà engendré une lumière glorieuse à ce sujet ? Je peux voir ?»
Une lumière glorieuse…
Yang Zicang la regarda, tout excitée par le feu du commérage. De toute façon, il n’y avait personne au comptoir pour le moment. Il ôta donc de son cou le pendentif «Double Tête de Mort en Or et Émeraude, marque Qiqi». Sur une impulsion mentale, l’un des yeux de la tête de mort, taillé dans une émeraude, s’alluma d’une faible lueur, grosse comme une pointe d’aiguille.
«Vous pouvez voir son contenu, n’est-ce pas ?» C’était surtout pour sonder.
«Oh, vous craignez qu’on voie et qu’on connaisse votre expérience, c’est ça ?» Philrie hocha la tête avec compréhension. «Rassurez-vous. Même s’ils possèdent les outils pour consulter, il leur faudrait votre permission explicite.»
Rassuré, Yang Zicang déposa le pendentif dans les deux mains ouvertes de la jeune fille.
Philrie sortit alors une montre à gousset délicate. Un «clic» léger se fit entendre : elle ouvrit le boîtier au verre bombé et l’aligna sur la faible lueur de l’émeraude.
Aussitôt, une information mentale traversa l’esprit de Yang Zicang :
[Philrie, employée de la Concession des Brumeux de la Cité de la Violette Blanche, souhaite consulter mon catalogue de vie relatif à « l’hôtel ».]
[Le catalogue spécial que je puis lui ouvrir concernant « l’hôtel » est : Celui qui s’est échappé d’un hôtel inexistant.]
[J’ai ouvert ce catalogue à la consultation.]
L’information mentale traversa l’esprit de Yang Zicang à la vitesse de l’éclair.
Derrière le comptoir, la jeune fille, à l’aide de la loupe en cristal intégrée au boîtier de la montre, agrandit rapidement la lueur. Le point lumineux devint alors vivant et scintillant, comme une étoile à branches rotatives. L’information qui y était lovée commença à se déployer.
— …Je fus entraîné dans cet hôtel qui possède une «Divinité»… Il semble que la «Divinité» se trouve dans la dernière suite présidentielle.
— …Il fallait d’abord trouver un moyen de s’échapper, sinon, sans parler de «Divinité», même ma «vie» ne m’appartiendrait plus…
D’étranges caractères défilaient, apparaissant et disparaissant dans la lueur, tels une eau vive.
— Finalement, nous réussîmes. Dieu merci…
Cette expérience liée à l’hôtel mystérieux afflua dans la perception de Philrie. Elle eut l’impression de «voir» en personne cette fuite périlleuse, bien que les personnages et les détails précis lui apparussent flous, comme sur une scène de théâtre.
[-Lumière Glorieuse : Celui qui s’est échappé d’un hôtel inexistant — Yang Bu Chen. Fin de la consultation.]
«Wahou, c’était l’Auberge du Voyage, rien que ça ! Les gens de la chambre de commerce ne sont pas venus depuis longtemps.»
La jeune fille referma le boîtier de sa montre d’un «clac» satisfait, puis rendit le collier pendentif en or à Yang Zicang.
«Pas mal, beau gosse.» Sa voix s’était faite plus familière.
«Ce truc dans ta main, tu l’as eu où ?» demanda Yang Zicang, adoptant à son tour un ton plus chaleureux. Il reprit le pendentif de ses mains gantées de demi-doigts achetées dans la vieille rue, et le remit en place, tout en fixant la montre d’un regard brûlant.
Ce trésor capable de lire la lueur, même en exigeant une permission, avait une valeur inestimable.
«Ça, dit Philrie en serrant la montre dans sa paume, un air de triomphe au visage, c’est la récompense de mon excellent travail, bien sûr.»
«À vendre ?»
«Oh là là, c’est la première fois qu’on se voit.» La jeune fille feignit de bouder, mais son visage trahissait une fierté mal dissimulée. Cependant, après un instant de réflexion, elle ajouta : «Ceci dit… vu que tu t’en sors plutôt bien, si tu avais vraiment un trésor à échanger, je ne serais pas totalement contre.»
Yang Zicang réfléchit. «L’Arc Gravitationnel», bien entendu, il ne pouvait le céder. «Le Sommeil Souterrain» était la résidence de Mori. Le tapis volant… encore moins.
Rien n’était échangeable. Il songea alors à la récompense obtenue au Palais du Démon-Héros…
«La Résurgence des Impressions». Impossible de la donner à autrui. Même s’il en obtenait une deuxième, voire une troisième, également en forme de montre à gousset, il ne pourrait l’échanger.
Quant à «l’Éclat de la Raison», il semblait négociable. Mais son effet primaire était d’«obtenir le droit au champ de force psychique en résonance».
Voyant le jeune homme devant le comptoir afficher une succession d’expressions tourmentées, Philrie éclata d’un petit rire «keke».
«Bon, bon, si tu n’as rien de bien, c’est pas grave. Plus tard, quand tu auras un Éclat, promets de m’en réserver un, et je ferai de mon mieux pour te dégoter un “Instrument de Manifestation Spirituelle”, ça te va ?»
Mais soudain, l’homme devant le comptoir releva la tête. «Non, mademoiselle. Avez-vous entendu parler de la “balise éthérée” ?»
Philrie se figea sur place.
Son visage se crispa dans une expression de lutte intérieure, puis elle se frappa aussitôt le front, feignant le dépit.
«À force de bavarder, j’ai oublié de calculer ton salaire ! Voyons voir… voyage transcontinental, en période de guerre, risque élevé… qualifié en voyage unique… déduction des frais de transit dans chaque pays et des assurances obligatoires…» Ses doigts claquèrent sur le boulier. «Oh, pour ce poste de chef de voyage, le salaire annuel est d’environ… deux cent vingt pièces d’argent.»
Les sourcils de Yang Zicang tressaillirent malgré lui.
Ce chiffre étouffa jusqu’à son envie de demander à la jeune fille pourquoi elle n’avait pas répondu !
«Vous n’avez pas fait d’erreur ?»
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