Xue Qi jeta un coup d’œil à l’écharpe et, voyant que Hua Mi ne pensait qu’à manger ses coquillages, lui donna une tape sur sa main blanche et immaculée.
«Ça suffit, ne va pas te rendre malade. Profitons que ce soit encore chaud pour rapporter quelque chose au vieux Zeng.»
«Hein ?»
«Tous les espoirs de la famille reposent sur lui, madame la préceptrice !»
«Mesdemoiselles.» Soudain, deux écharpes aux motifs uniques furent tendues devant elles : «Celles-ci sont pour vous, tout aussi charmantes.»
«Oh, merci, beau Yishu.» Hua Mi, tout sourire, s’en saisit aussitôt.
Xue Qi, le sourire en coin, jeta un regard à Yang Zicang qui restait de marbre.
He Yishu s’empressa d’ajouter : «Lui, il n’en a pas besoin, il a déjà mieux.»
«Ha… que c’est gênant.» Xue Qi fit mine de protester avant d’accepter.
À cet instant, un homme pénétra par une porte latérale de la salle intérieure, passa devant l’assistant de l’hôte du banquet et lui adressa un léger signe de tête.
He Yishu détourna le regard, mine de rien.
Quand la moitié des convives furent retournés au bateau, He Yishu s’essuya les doigts avec sa serviette après s’être essuyé la bouche, puis toucha le coude de Yang Zicang.
Yang Zicang, qui jusque-là contemplait paisiblement les danses à l’intérieur, tourna la tête. Voyant l’homme à côté de lui se lever et lui tendre une cigarette, il se leva et le suivit à l’extérieur.
«Qu’y a-t-il ?» Dans le couloir, Yang Zicang rendit la cigarette. Il avait déjà dit dans l’après-midi qu’il ne fumait pas.
[He Yishu souhaite investir pour moi.]
[He Yishu a investi 1N pour moi.]
{Tout à l’heure, au coin, là-bas…}
À peine la première phrase fut-elle échangée que la lueur sur leurs poitrines attira l’attention des insulaires qui se trouvaient dans la cour voisine.
Dès que le Moxel d’un Brumeux s’illuminait, tous les regards convergeaient vers lui.
He Yishu coupa aussitôt le lien mental. Il passa à un sabir mêlant cantonais et mandarin et, sur le fond de la musique du banquet, dit d’un air détaché :
«Tout à l’heure, j’ai repéré un type. Ni mécanicien à surveiller les instruments, ni pilote, et encore moins fonctionnaire administratif. Il est resté un bon moment près de l’avion.»
Yang Zicang jeta un coup d’œil vers le bosquet de palmiers. De là, on distinguait vaguement l’avion dans la nuit, sous les ombres que projetaient les quelques halos des réverbères.
He Yishu poursuivit à voix basse : «Le temps de trois cigarettes, environ dix-sept, dix-huit minutes. Tu ne trouves pas ça louche ?»
«Peut-être une simple inspection de routine ?» Yang Zicang fronça légèrement les sourcils. «Hum…»
[Nuit du Recueillement.]
À peine les faibles circuits d’énergie dans le corps de Yang Zicang se furent-ils mis en marche que deux auras aux fluctuations terrifiantes surgirent aux abords de l’île, dont l’une se trouvait dans la salle même, derrière lui.
La Nuit du Recueillement agissait comme un projecteur, illuminant aussitôt ce qui se trouvait déjà là.
En une demi-milliseconde à peine, Yang Zicang rétracta et coupa la force psychique qui se déployait !
– [Le Distributrice Deuxième Lune Di’an s’émerveille de l’efficacité avec laquelle je fais germer un Prélude de Gloire.]
– [Deuxième Lune Di’an m’attribue une bonne évaluation !]
Des énergies plus denses encore se diffusèrent rapidement le long du sol et des bâtiments. Mais elles ne possédaient pas la perception d’échange de la Nuit du Recueillement. Elles ne percevaient leur environnement que par expansion énergétique. Aussi, même en découvrant qu’il y avait du monde partout, elles ne purent localiser l’origine de la perturbation.
Yang Zicang, tous les muscles bandés, expira lentement.
Maudit Distributrice. Yang Zicang en eut enfin la certitude : c’était bien ce que disaient les gens de la Chambre de Commerce Itinérante. Les Distributrices n’étaient pas des divinités extérieures omniscientes qui contemplaient tout de haut. C’étaient des pyromanes qui, au moindre développement prometteur, jetaient de l’huile sur le feu.
– [Le Distributrice Deuxième Lune Di’an attend que je procède à tout moment à une transaction d’expérience glorieuse.]
«Maudite chose.»
Yang Zicang mit les mains sur les hanches et inspira profondément.
…
Dans la salle de banquet, près d’un gentleman d’une soixantaine d’années en tenue de cérémonie, un homme qui écoutait tranquillement la musique changea brusquement d’expression.
Il tourna la tête et scruta les environs. Dans la moitié extérieure de la salle, derrière les séparations de pots de fleurs en bois, ces «Brumeux» bavardaient et riaient à voix basse dans leurs diverses langues.
«Qu’y a-t-il, Langge ?» Le seigneur de l’île, la soixantaine, tourna la tête vers lui.
«Rien. Des étrangers qui font étalage de leurs étranges talents.» L’homme se leva. «Pour éviter que ces types, aussi turbulents que des singes, ne causent un accident, je vais faire un tour.»
Non loin, le général de brigade Ross remarqua l’agitation.
«Quelque chose ne va pas, Excellence Ka Yunni ?»
«Rien, sourit le seigneur de l’île. Quelques étrangers malpolis. Mon ami est déjà sorti voir.»
Le général Ross acquiesça et se tourna vers la jeune femme à la silhouette élancée qui, à ses côtés, tenait son manteau sur son bras : «Haili Keni, demande aussi à Long Shada de prendre des hommes pour jeter un œil.»
«À vos ordres !»
Le pilote et son mécanicien échangèrent un regard perplexe en voyant les deux hommes quitter la salle l’un après l’autre.
…
Langge, en veste marron, et Haili Keni, dans son uniforme administratif ajusté, sortirent l’un derrière l’autre de la salle de banquet.
He Yishu, qui fumait, et Yang Zicang se tenaient justement à l’entrée. Voyant ces deux-là scruter les alentours, les deux fauteurs de trouble firent mine de baisser la tête, observant du coin de l’œil ces deux autochtones.
Leur aura, un peu plus acérée que la moyenne, ne les distinguait pas tellement de simples soldats.
L’homme jeta un coup d’œil à Yang Zicang et à son compagnon : «Je vais jeter un œil à droite.» Sur ce, il s’éloigna par le long corridor de bois vers l’autre extrémité.
La femme parcourut les environs du regard. Ses yeux s’attardèrent une seconde sur le beau visage de He Yishu avant de glisser, très naturellement.
«Cette beauté t’aura sans doute retenu.» Voyant la silhouette de la femme s’éloigner, Yang Zicang tapa sur l’épaule du jeune homme. He Yishu eut un sourire amer.
Tous deux regagnèrent la salle de banquet. À ce moment, les «Brumeux» descendus du bateau avaient presque tous fini de manger. Mais le véritable banquet ne faisait que commencer.
Car le maître des lieux ne souhaitait pas dîner avec les étrangers. Aussi avait-on servi plus tôt à l’extérieur de la salle.
La grande troupe de chanteurs et danseurs fit son entrée officielle.
Un groupe d’instruments à vent, en tenue de cérémonie, pénétra dans la salle, saluant au passage les convives de gauche et de droite — ce qui leur valut une ovation nourrie des insulaires.
«C’est l’orchestre de l’archipel de Clarté Pure !»
Les serveurs, de leur côté, ne prêtaient plus guère attention aux Brumeux. Se voyant délaissés, la plupart de ceux-ci regagnèrent le bateau ou se rendirent aux auberges du bord de mer louées avec un supplément de longévité. Il n’en resta qu’une vingtaine ou trentaine, accrochés sans vergogne à leurs places, pour profiter du grand spectacle qui allait commencer.
— «Ce soir, nous faisons nos adieux au général de brigade Ross, venu de la grande Hevenzok…»
«On y va.» He Yishu prit sa veste posée sur le dossier de sa chaise.
Les deux hommes foulèrent le tapis rouge décoloré qui couvrait toute la salle, quittèrent le banquet et atteignirent la vaste étendue qui reliait le bâtiment à la plage.
He Yishu dit à voix basse sous un arbre : «Je crois qu’il faut qu’on s’approche de cet avion.»
«Il y a au moins quatre hommes cachés dans le bosquet près de l’avion.»
He Yishu sursauta : «Comment le sais-tu ?»
«Si ces deux-là sont sortis tout à l’heure, c’est que mon exploration par force psychique les a alertés. C’est une leçon à retenir.»
He Yishu dévisagea Yang Zicang comme s’il avait affaire à un monstre.
«Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Plus j’y pense, plus ce type de tout à l’heure me paraît louche. Tu ne les aurais pas déjà mis en alerte ?»
«Non, ils sont juste sortis jeter un coup d’œil. Après tout, qu’un Brumeux utilise un de ses pouvoirs, ça n’a rien d’extraordinaire.»
He Yishu baissa les yeux sur le bracelet ordinaire qu’il portait.
«Si nous voulons accomplir quelque chose dans ce monde, mieux vaut ne laisser passer aucune occasion. J’ai quand même décidé d’aller fouiner. On verra bien s’il y a anguille sous roche.»
Essayer toutes les occasions, c’était le meilleur moyen d’y passer.
Mais Yang Zicang comprenait ce que He Yishu voulait dire : essayer ne signifiait pas nécessairement agir.
«Tout à l’heure, ce type-là se dirigeait probablement vers les toilettes.» dit Yang Zicang.
He Yishu parut légèrement surpris : «Tu comprends aussi la langue de la Vague de Bois ?»
«Non. Simplement, durant la fraction de seconde de mon exploration, j’ai perçu la topographie des environs. Des toilettes en enfilade, c’est assez facile à reconnaître.»
Il désigna du menton la direction des toilettes : «Le box du fond devrait avoir vue sur la piste. Si l’on combine cela avec le fait que ce type est allé d’abord inspecter de ce côté, c’est par là qu’il faut commencer.»
Car les toilettes n’étaient déjà plus très éloignées du grillage qui ceinturait la piste.
«Je croyais que tu allais trouver un moyen d’éloigner les quatre hommes dans les bois pour me permettre d’examiner l’avion de plus près… Les toilettes, donc.»
Le regard de He Yishu se porta furtivement dans cette direction : «Ce type y est allé juste devant nous, tout à l’heure. Si on y va aussi directement, notre “curiosité” ne risque-t-elle pas d’être un peu trop voyante ?»
«Non, rétorqua Yang Zicang d’un ton plus grave. Au contraire, nous devons faire vite.»
«Pourquoi ?»
«Sa réaction, sans être des plus rapides, trahissait une certaine nervosité à propos de ces toilettes. S’il y a vraiment quelque chose, je pense qu’il est allé y vérifier un détail. D’ici peu, on aura peut-être déjà fait disparaître les preuves.»
He Yishu hocha la tête, l’air pensif : «Exact. Son manège n’a certainement pas échappé aux gens du général. Ah, je vois.»
Il regarda Yang Zicang avec admiration.
«Tu veux dire que les hommes du général iront eux aussi inspecter les lieux d’un instant à l’autre, ce qui écartera momentanément les autochtones de l’île. Il y aura donc une fenêtre de tir. Et cette fenêtre, aussi brève soit-elle, sera notre seule chance de pénétrer dans les toilettes pour les fouiller.»
– [Le Distributrice Deuxième Lune Di’an suit mes faits et gestes.]
«Tu as parfaitement raison.»
Yang Zicang regarda l’homme : «Et j’ai des raisons de croire que les hommes que ce commandant a laissés sur l’île ont tous été retournés, pour une raison ou pour une autre.»
He Yishu le fixa, l’air de le jauger.
«Parce que parmi les quatre hommes dans les bois, il y en a un qui porte un uniforme tout à fait semblable à celui du général.»
Leave a Reply